Réintroduire l'ours dans les Pyrénées : quand la biodiversité fait sortir les griffes

AFP PHOTO / Lino Mirgelerours

La volonté de Nicolas Hulot de réintroduire deux ours a provoqué une crispation immédiate en Béarn. Visiblement, plantigrades et éleveurs ont du mal à cohabiter. Cela illustre le difficile compromis entre biodiversité et activité humaine, que cherche encore le massif des Pyrénées.

Comment préserver l’ours brun pyrénéen, la vie des brebis, et la paix des alpages ? C’est l’équation à résoudre pour Nicolas Hulot, attendu dans les Pyrénées pour rencontrer partisans et opposants de la réintroduction. En attendant, le préfet des Pyrénées-Atlantiques, mandaté par le ministre, mène jusqu’à mi-juin une concertation de terrain.

Le 30 avril, une virulente manifestation a rassemblé à Pau plus de 1 200 opposants dont des bergers, éleveurs, chasseurs, élus. Une bonne partie était venue des Pyrénées centrales, d’Ariège notamment, où le “conflit ours” est saillant depuis des années.

Un mouvement qui peut se durcir

“Aujourd’hui c’est gentil, mais le mouvement peut se durcir”, a mis en garde Olivier Maurin, éleveur de brebis et porcs en vallée d’Aspe, et président de l’Association pyrénéenne pour le développement durable de l’identité des Pyrénées (ADDIP).

 “Les éleveurs sont prêts à tout, et à être dans l’illégalité. Ils ne lâcheront pas”, renchérit Bernard Layre, président de la FDSEA du département.

Qui veut la peau de l’ours ? Beaucoup de monde dans les Pyrénées centrales, où sont recensés la majorité de la quarantaine de plantigrades du massif, et l’essentiel des dégâts : 700 animaux “victimes” rien qu’en Ariège en 2017, selon un décompte officiel, plus du double selon des éleveurs.

Mais dans les Pyrénées-Atlantiques, où a priori ne vivent que deux ours mâles – depuis la mort des femelles “Claude” en 1994 et “Cannelle” en 2004, tuées par des chasseurs -, “cela fait trois ans que l’on n’a plus entendu parler de dégâts effectivement liés à l’ours”, rappelle le préfet Gilbert Payet.

“Poudre aux yeux”

Pour l’Etat, l’enjeu est la survie de l’ours dans les Pyrénées “dernier territoire en France où il est présent”, épilogue d’un déclin depuis les 150 spécimens du début du XXe siècle. L’Etat n’oublie pas qu’il s’est fait condamner, en septembre encore au tribunal administratif, pour “carence” à son obligation d’assurer la viabilité de l’espèce.

L’objectif du Plan ours 2018-2028, signé par Nicolas Hulot début mai, est d'”assurer la pérennité de la population sur le long terme”, par un “croît interne” et des renforcements “raisonnés et limités”, afin de “parvenir sur le massif à une population efficace d’une cinquantaine d’individus sexuellement matures”.

Et pour les partisans de l’ours, lancer deux femelles en Haut-Béarn n’est pas une “réintroduction”, mais une “réparation” de celles tuées en 1994 et 2004. “Deux aujourd’hui, combien demain ?”, répliquent les opposants, qui balaient l’argument biodiversité – “Il n’y a plus d’ours pyrénéen depuis Cannelle (…) Si on introduit des ours slovènes, ce ne sera pas l’ours pyrénéen, mais l’ours vivant dans les Pyrénées”.

“Ce n’est pas une question de fantasme. Simplement on constate que quand il y a prolifération d’ours, il y a un danger”, explique M. Layre. Qui rappelle qu’un seul “décrochement” (panique due à l’ours précipitant des brebis d’un escarpement), tue des centaines d’ovins.

“Depuis toujours, il y a eu cohabitation entre l’ours et le berger”, recadre Me Jean-François Blanco, élu régional EELV, défenseur depuis 20 ans d’associations écologiques.

“Les mentalités ont évolué”

“Mais avec quel type d’élevage ?” nuance-t-il. “Intensif, avec des troupeaux laissés dans la montagne visitée de temps à autre par l’éleveur ? Ou bien pastoralisme comme ici, avec berger sur site, qui surveille ses brebis, les rentre le soir avec le (chien) Patou ? Ce qui limite considérablement le risque d’attaque.”

Meilleure indemnisation, appui technique des bergers, formation des chiens… les possibles “mesures d’accompagnement” sont déjà dénoncées par les “antis” comme de “la poudre aux yeux”.

Depuis 15-20 ans, “les mentalités ont évolué, la biodiversité a avancé dans les esprits”, assure pourtant Me Blanco. Qui relève que plusieurs communes d’Aspe ont élu des maires pro-ours et qu’un sondage IFOP de février dans les Pyrénées donnait 73% de personnes favorables au lâcher des deux mammifères.